RACONTE MOI DES HISTOIRES

Pour bien raconter les histoires, il faut aussi savoir les écouter

Sois empathique avec ton lecteur

Quelle douce journée, hier. J’espère que tu as pris un petit livre pour aller le déguster allongé·e au soleil ou posé·e sur un banc. C’est ce que j’ai fait. Enfin, j’ai pris mon livre Green ! pour aller le photographier dans les fleurs mais c’est l’idée. Et puisqu’on parle lecture, ouvrons nos cahiers d’écrivain·e pour parler d’un sujet qui me turlupine depuis quelques temps : être empathique ou non avec son lecteur. 

Etre empathique avec son lecteur

Une lectrice plus exigeante

Je lis. De tout. De la dystopie en quantité astronomique mais j’aime bien les polars aussi comme Prédation de Nathalie Hug et Jérôme Camut que je viens de finir. J’ai lu pas mal de Bernard Minier, fut une époque, les Camilla Läckberg, Zygmunt Miłoszewski… Je lis des histoires puissantes comme l’Amie prodigieuse ou la trilogie de la Bicyclette bleue de Régine Deforges, des romans absurdes comme ceux d’Andreï Kourkov. Les grandes sagas, de Game of thrones à L’épée de vérité en passant par l’Assassin royal, le cycle des dragons d’Anne McAffrey. Il n’y a guère que la romance que je n’aime pas beaucoup lire même si j’ai toujours la tentation d’en écrire. Je me contente de la disséminer, de ci, de là, dans mes romans. C’est souvent le sujet sans l’être, finalement. Seulement, est-ce un réveil militant, je ne sais pas, j’en ai un peu marre des auteurs qui me malmènent par une sorte de plaisir sadique. Pourrait-on arrêter ?

Escape room de l'horreur

Susciter des émotions sans susciter le malaise

Je m’explique. Un récit doit marquer, il doit être percutant. Enfin, en tout cas, je n’aime que peu les romans où il ne se passe rien. J’ai payé pour une montagne russe émotionnelle, je suis prête. Seulement, j’ai parfois la sensation que j’avais pas bien vu pour quoi j’ai signé. Un polar, c’est noir, il va y avoir des morts, ok. Mais il y a toujours ces scènes dérangeantes, bien trop détaillées qui n’apportent rien au récit. J’ai déjà parlé des romans qui supplient de trop les femmes et le pourquoi je ne lirai plus de Bernard Minier. Je me suis agacée de cette passion gonflante pour la “subversion”. J’ai râlé sur la violence parfois trop démonstrative et, in fine, peu utile. Derrière cette trilogie de la râlouille se cache une vraie demande, en fait, adressée aux auteurs : soyez empathique. Le lecteur, il veut bien être bousculé, pas se prendre un uppercut en plein pif. 

Montagnes russes

Mais pourquoi tu nous imposes ça ?

C’est souvent la sensation que j’ai, face à certains romans ayant pris le parti de choquer ses lecteurs, il y a comme un manque de réflexion sur la réception de ses passages. Surtout quand il s’agit d’éléments superfétatoires n’apportant rien du tout au récit. Je parlais de Prédation tout à l’heure, il y a, par exemple, une scène qui m’a saoulée puissance 10 000. Le héros de l’histoire, un flic pas super sympa et bien bourru est malheureux parce que sa compagne l’a quitté. Un soir, bourré, il va agresser son ex… et c’est parti pour une scène d’agression sexuelle a base de doigtage forcé. Alors, je me dis “ah ok, du coup, son ex va porter plainte et il va être suspendu”. Non, pensez-vous. Son ex vient au commissariat, ils s’expliquent derrière une porte fermée (y compris pour nous, la scène est narrée par une tierce personne), merci, au revoir. Je… Alors pourquoi ? Je vous assure qu’il est carrément possible de raconter qu’un homme est toujours éperdument amoureux de sa compagne partie sans nous infliger ça. Il aurait pu chialer sur son paillasson ou juste se contenter de lui parler avec son haleine avinée à deux centimètres de la tronche. Niveau perte de contrôle, on l’avait. Pourquoi donc nous imposer ça pour que le mec ne soit même pas puni pour ça ? Vraiment…

Alien dégueu

Ecrire pour soi ou pour les autres

La réponse me paraît in fine assez évidente : parce que l’auteur ou l’autrice n’a pas fait preuve d’empathie. On aime dire qu’on écrit avant tout pour soi. Moi la première. Cependant à partir du moment où l’on décide de rendre ses écrits publics, la donne change radicalement. Qu’on écrive une scène subversive à base de viol et de torture ou de violence pure parce que ça nous excite ou que ça sert de catharsis, je… Je ne suis pas là pour juger. Faites bien ce que vous voulez. Mais à partir du moment où vous soumettez votre prose à une autre personne, est-ce qu’il ne faudrait pas se demander quelques instants comment ces scènes difficiles peuvent être reçues ? Surtout, une nouvelle fois, quand elles ne servent pas le récit. 

Avertissement, sensibilité

Des histoires de Bisounours ?

Certains pourraient m’accuser de vouloir édulcorer un récit, de couper les épines des roses. De raconter une version rose bonbon de la réalité, cet endroit glauque ou l’on tue ou l’on viole. Oui mais a-t-on besoin de nous le rappeler dans chaque fiction, surtout quand ça ne sert pas vraiment le récit ? Si je veux des histoires glauques de la vérité véritable, je regarde Faites entrer l’accusé… Le but n’est pas de raconter que des histoires à la guimauve mais de réfléchir à ce que l’on fait subir à son lecteur. Et je parle des violences mais pas que ça. Y a une certaine mode du personnage détestable, vous savez, les Dr House, les “vous adorerez les détester”. Mais non, pitié. Alors autant dans une série télé, ça peut fonctionner pour le côté cathartique, le côté irrévérencieux qu’on rêverait d’adopter. Mais un roman fait pénétrer toujours plus profondément dans la psyché des personnages. Et il est fort difficile d’avoir la moindre empathie pour un personnage connard, je vous le garantis. Ca rend donc la lecture pénible, une expérience désagréable de bout en bout. Car l’auteur ou l’autrice n’a pas cherché à se demander quelle expérience il proposait au lecteur. 

Un livre qui manque d'empathie

Un subtil équilibre à trouver

Ce n’est pas forcément facile, surtout que la violence gratuite est souvent un ressort facile pour peindre la psyché d’un personnage. “Ah mais il est froid et violent car on a tué sa femme, violé sa fille, décapité son chien”. Alors oui, forcément, ça me rendrait un peu agressive, je dis pas. Ca peut se justifier dans un certain univers. Par exemple le post-apo façon the Walking Dead ou dans des histoires de guerre où l’on sait les viols. Dans le vieux fusil, par exemple, c’est une pure histoire de vengeance. La violence est présente, on ne nous épargne pas grand chose même si le pire se passe juste hors champ. Mais ce film veut aussi témoigner d’une certaine réalité, d’un basculement. Il a une justesse d’écriture rare et franchement, à la fin, j’étais en larmes. On épargne juste assez le spectateur pour qu’il compatisse avec le personnage de Philippe Noiret sans pour autant nous asséner une violence difficilement soutenable… 

Le vieux fusil

Je ne suis pas votre psy, je ne veux pas me confronter à votre noirceur

Finalement, je crois que la meilleure façon de trouver cet équilibre, c’est de se demander ce que ressentirait un lecteur lambda face à tel ou tel passage. Et quelle réaction on attend de lui et pourquoi. Rien que ça, rien que ce travail d’empathie, je pense que ça améliorerait pas mal de romans qui m’ont dégoûtée de façon épidermique. Je suis pas votre psy, j’ai pas à subir les tréfonds de votre imagination torturée. Si une scène doit malmener un lecteur par pure gratuité, peut-on admettre qu’elle n’aurait pas dû être publiée ? Après tout, le lecteur a besoin d’évasion. Pas d’une manchette dans le dents.

Nina

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