Raconte moi des histoires

Pour bien raconter les histoires, il faut aussi savoir les écouter

Ecrire au je, le casse-pipe

Ce qui est difficile quand on écrit, c’est de faire coller un style à un personnage. Et donc comment écrire au je peut faire sortir rapidement le lecteur de ton récit si tu n’adoptes pas le bon ton. Et surtout si tes personnages s’expriment tous de la même façon. Oui, je reviens sur Le guerrier de porcelaine qui a décidé d’adopter le format journal intime. J’adore les journaux intimes comme matière littéraire. Cf Dracula de Bram Stoker. J’ai moi-même adopté cette forme pour Taylor Rent, le roman quasi fini mais toujours pas. Sauf qu’on croise trois journaux intimes et que je m’interroge. Est-il normal qu’une adulte et deux ados écrivent exactement de la même façon ? Je ne crois pas.

Ecrire un journal intime

Ecrire au je, au elle, à qui ?

Quand je commence un roman, je dois gérer quelques questions. Le nom des personnages, leur histoire et ce qu’ils sont censés faire durant le récit. Le lieu, les règles de l’univers que je suis en train de décrire, etc. Puis décider si le roman se déclinera à la première personne du singulier ou si je passe par un narrateur omniscient. J’avoue que j’ai une certaine affection pour écrire au je. Parce que ces blogs, 17 ans (…) que je me prête à ce jeu quotidiennement, y a de l’entraînement. Même si j’écris différemment dans un roman. Tellement que parfois, le je saute et le personnage se met à parler de lui à la troisième personne du singulier. Ca pourrait être un style genre “mon personnage a de multiples personnalités, ahah”. Mais… Je ne maîtrise pas bien bien les maladies psychiatriques. Comme la plupart des gens qui écrivent des romans avec de multiples personnalités, je suppose. Mais voilà, je dissocie tellement l’écriture blog de l’écriture romanesque que mon je saute parfois.

Ecrire au je ou choisir la pluralité des voix narratives ?

Epurer les tics de langage

Ce qui est parfois difficile dans le je, c’est donc de le rendre crédible. Si je raconte l’histoire d’une femme entre 20 et 40 ans dans la France du XXIe siècle, je ne devrais pas trop me vautrer. A quelques interjections ou références près. Oui, j’ai beau fréquenter Twitter assidûment et repérer quelques tics de langage, je n’ai plus 20 ans. Même si moi, je crois toujours que j’en ai 27, mon corps me souffle régulièrement que ce n’est plus le cas. Genre quand je bois un café après 15h. Bon, les tics de langage, ce n’est pas dramatique. On va dire qu’en romantisant un  peu le “je”, il est normal que mon personnage ne lâche pas des “y a pas à mentir comme ça” ou des starfoullah comme mon neveu de 10 ans qui écoute beaucoup trop Jul. Ils le disent les jeunes de 20 ans et plus, starfoullah ? Bref, si je choisis d’écrire au je sans trop de tics de langages propres à ma génération, ça passe. Mais imaginons que je multiplie les voix ?

Polyphonie, multiplier les voix dans le récit.

Deux personnages avec un style identique ?

Dans Le guerrier de porcelaine, j’ai été gênée par le style de l’auteur mais je me suis dit “peut-être qu’il fait genre que c’est un enfant de dix ans qui écrit et c’est pour ça que c’est bizarre”. Sauf qu’à un moment, il lit une lettre écrite par un deuxième personnage, une femme adulte et… ils écrivent exactement pareil. Dans ma tête, gros bug. Bon, déjà, le style est lourd naturellement, c’est pas un effet de “je parle comme un enfant de dix ans qui n’existerait que dans ma tête”. Mais non, c’est juste l’auteur qui colle son style sur tous les personnages. Du coup, la pluralité des voix, elle ne fonctionne pas vraiment. Sauf que je n’ai pas beaucoup fait mieux dans Taylor Rent. Même si mon style me paraît être beaucoup plus neutre.

Ecrire au je et multiplicité des voix : modifier le style selon le personnage

Travestir ma pâte

Forcément, il est difficile d’écrire en trahissant totalement son phrasé naturel. Lorsqu’Amy a lu Green !, elle n’a pas pu s’empêcher de le lire avec ma voix dans sa tête. Parce que j’écris environ comme je parle. Certes, mes écrits sont un peu moins spontanés, par définition. Je peux me permettre de jouer sur les sonorités, les allitérations, rythme, etc. Quand je parle, ça sort comme ça sort. Même si je ne suis pas avare en petites punchlines sorties de derrière les fagots. Mais il reste une pâte. Un vocabulaire. Je peux prêter mon je à un personnage. Par exemple, dans Taylor Rent, je peux le prêter à Amanda, journaliste pré-trentenaire qui enquête sur la mort de la fameuse Taylor. Cependant, à un moment, Amanda met la main sur le journal de Taylor et… je n’ai pas pensé à retravailler le style de Taylor. Ca se corrigera en réécriture si je finis ce roman un jour. Mais comment je fais, en fait ? Surtout qu’un troisième journal écrit par un autre personnage poppe ensuite. Comment faire, sérieusement ? Jouer sur les tics de langage ? Ok mais va falloir rester focus et ne pas les oublier au bout de trois pages. Et il ne faut pas donner l’impression que c’est juste du “mis en plus pour faire genre”. Genre j’ai mis du fromage râpé sur un plat des spaghettis bolognaises et j’ai passé ça au four pour en faire un gratin ! Oui, enfin, à la base, ce sont des spaghettis bolo supplément fromage gratiné, pas un plat radicalement différent. 

Un gratin de spaghettis bolognaises

Peut-être que si l’histoire est prenante, on s’en fout ?

Mais est-ce si grave ? Pour reprendre Dracula, je n’ai pas souvenir d’un violent changement de style entre les personnages écrivant au je. Autant on peut tout à fait accepter que Mina et Lucy aient un style proche puisque issus de la même société et ayant le même âge, autant Jonathan… Après, peut-être qu’on s’en fout parce que le roman est tellement bien qu’on se focalise sur l’histoire et pas sur des détails de style. Possible aussi. Peut-être que je me prends trop la tête sur “tu peux pas écrire ça comme si c’était une gamine de 17 ans qui écrivait parce que jamais elle n’écrirait comme ça”. Peut-être que j’ai noté la non-différence dans Le guerrier de Porcelaine parce que le style m’agaçait tellement qu’il a pris toute la place dans mon rapport à l’oeuvre. 

Mina et Lucy dans Dracula

Comme une envie d’écrire au je

Enfin, tout ça m’a donné envie d’écrire au je. C’est bête, j’ai rien dans mon escarcelle qui collerait. En même temps, j’ai toujours écrit 0 mots de fiction depuis le début de l’année. Parce que je veux tester une nouvelle méthode et que je me lance pas. On n’a pas le cul sorti des ronces, je vous le dis. 

Nina

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