Raconte moi des histoires

Pour bien raconter les histoires, il faut aussi savoir les écouter

Un simple accident, la tragi-comédie grinçante iranienne 

Ouah, une chronique ciné plus d’un mois après avoir vu le dit film, je bats des records. Fait dire qu’en ce moment, avec ma formation, je suis un peu busy, busy. Mais je kiffe. Je voudrais faire cette formation toute ma vie, sans mentir. Mais aujourd’hui, on ne parle pas de ça. On va parler ciné avec Un simple accident, un film iranien très grinçant. Littéralement. Un film qui va vous amener sur des montagnes russes émotionnelles intenses.

Un simple accident de Jafar Panahi

L’histoire. Vahid travaille de nuit dans un garage. Un soir, un homme et sa famille débarquent. L’automobiliste a abîmé sa voiture en écrasant un chien et a besoin d’un dépannage. Vahid est tétanisé quand il entend l’homme se déplacer. Le grincement de sa prothèse, il la reconnaîtrait sans aucun doute. C’est celle d’un de ses tortionnaires quand il a a été arrêté. Décidé à se venger, Vahid kidnappe l’Homme qu’il pense être “Eghbal la guibole” mais celui-ci nie. Perturbé, Vahid par en ville chercher des témoignages pour conforter son hypothèse.

Vahid dans le désert

Sur les conseils d’un libraire, il rencontre Shiva, une photographe de mariage, elle-même victime d’Eghbal. Celle-ci est justement en train de photographier Golrokh, une de ses proches amies, qui doit se marier le lendemain et qui a été victime du même Eghbal. La fine équipe récupère également Hamid, ex de Shiva. Un homme très remuant et très émotif. Tous ensemble, ils se rendent dans le désert, débattant du sort qui doit être réservé à cet homme qui est peut-être Eghbal.

Débat pour savoir s'il faut tuer l'homme qu'ils considèrent être Eghbal ou pas

Ce film est assez difficile à classer. De la pure tragi-comédie. On va alterner entre passages comiques avec des geôliers assez maladroits, un Hamid ingérable, un Vahid qui se retrouve un peu dépassé par l’acte qu’il tente de commettre. Les dialogues sont assez percutants et on s’attache immédiatement à cette bande un peu paumée. On rit de la blague sur le fait de toujours devoir payer pour obtenir des services ou se débarrasser de policiers trop curieux. 

Un simple accide,t nos héros en prise avec des policiers

Mais le drame s’invite régulièrement. D’abord via le traumatisme des personnages, la torture qui les a marqué à jamais dans leur chair. Ils n’ont jamais vu le visage de leur geôlier mais ils en reconnaissent des éléments précis. Le grincement de la prothèse pour Vahid, l’odeur pour Shiva. La terreur pure d’Hamid nous fait comprendre, sans en avoir les détails, qu’il a subi une violence inouïe. Et puis il y a le témoignage de Golrokh. Le personnage de Golrokh ressemble d’abord à un effet comique, cette femme en robe de mariée qui se balade partout en ville avec ses acolytes, un kidnappé dans le coffre. Un personnage qui prête à sourire. Et puis soudain, elle raconte ce qu’elle a subi. Des heures perchée sur un tabouret, une corde autour du coup, avec la Guibole qui lui promet une mort imminente. Avant de déclarer qu’il doit d’abord lui prendre sa virginité pour ne pas qu’elle aille au Paradis. 

Golrokh veut en découdre

Vahid, lui, est blessé, physiquement, à vie puisque la torture lui a touché les reins et qu’il se déplace avec une douleur difficilement supportable. Shiva et Hamid, on ne sait pas ce qu’ils ont subi mais le comportement erratique de l’un et la sauvagerie de l’autre quand elle a la Guibole à sa merci laisse deviner qu’ils ont vécu également quelque chose d’atroce. C’est là que le film arrive un équilibre subtil entre pure horreur d’un régime répressif et un pseudo comédie qui permet de maquiller le drame pur en quelque chose d’un peu plus léger. La torture n’est ici pas frontale, elle transpire entre les lignes.

Un simple accident

Et puis il y a cette scène finale. J’avais parlé de la claque dans Sirât quand le récit bascule. Là, c’est plus subtil mais plus marquant. Je ne vais pas raconter cette scène. D’ailleurs, que raconter puisque le réalisateur, Jafar Panahi, pose une scène que nous sommes libres d’interpréter à notre guise. J’ai cependant vécu la scène de cinéma la plus impressionnante de ma vie, je crois. Le film se termine dans le silence, à peine perturbé par des bruits. Des pépiements d’oiseaux ou autre chose, difficile à dire. A part ça, le silence. Fondu au noir, le générique de fin défile dans un silence incroyablement pesant. Parce que peut-être que la vraie histoire, le vrai drame, il va se passer juste après ce cut. Sans doute, même.

On ne peut pas parler d’Un simple accident sans parler du concept politique. Lors du visionnage, j’ai été très étonnée de voir que les femmes n’étaient pas voilées. Shiva et Golrokh se promènent en cheveu, Shiva nouant rapidement un fichu sur sa tête en se rendant dans une pharmacie. Dans une scène de rue, je vois également une femme non voilée. N’étant jamais allée en Iran, je me suis demandée pourquoi des femmes se promenaient non voilées dans ce film, y compris certaines figurantes. M’aurait-on menti ? Il me semblait pourtant qu’une femme qui sort sans voile risque la prison. Certaines en sont mortes. Je veux bien que les médias exagèrent parfois mais là, non, je ne pense pas. Réponse : Jahar Panahi a volontairement choisi de tourner sans respecter le port obligatoire du hijab.

Un simple accident, un film iranien avec des actrices dévoilées

Et ça situe rapidement qui est Jahar Panahi. Au vu de ce que je vous raconte du film, vous vous doutez bien que ce n’est pas le réalisateur préféré de la République Islamique. D’ailleurs Un simple accident a été tourné et réalisé sans autorisation officielle de tournage et toute la post-production a été faite en France. Désormais domicilié en France, le cinéaste a été emprisonné plusieurs fois à cause de ses films. D’ailleurs Un simple accident lui a valu une nouvelle condamnation : un an de prison pour propagande contre l’Etat avec interdiction de quitter le pays… dans lequel il ne vit certes plus. Mais qu’il brûle de retrouver.

Le réalisateur Jafar Panahi au Festival de Cannes
Un simple accident représentera la France aux Oscars, d’ailleurs

Panahi souffre d’ailleurs de ne pas pouvoir parler à ses concitoyens. Abonné aux récompenses, notamment la palme d’or pour Un simple accident, il regrette que ses films soient interdits en Iran. Alors qu’ils sont écrits précisément pour les Iraniens, pour montrer une réalité qui, normalement, ne se montre pas. 

La montée des marches des acteurices  et du réalisateur de Un simple accident à Cannes

Et c’est pour ça que c’est important d’aller voir ce genre de films. De donner de la vitalité à ce cinéma iranien, ce cinéma condamné à la clandestinité. Déjà, Un simple accident est vraiment un bon film donc de base, je le recommande. Mais son contexte même en fait un film de résistance. Et même si certains diront qu’aller voir un film de résistance, c’est un peu léger, je leur répondrai que c’est toujours mieux que rien. Et que tout ce qui fragilise un Etat autoritaire et meurtrier est bon à prendre, à encourager.  Du coup, on va voir Un simple accident s’il est encore joué près de chez vous… Et on pensera à boycotter l’Eurovision en mai, même si ça me rend triste pour les jeunes artistes pour qui ça devrait être un tremplin.

Nina

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