Raconte moi des histoires

Pour bien raconter les histoires, il faut aussi savoir les écouter

Sirât, la fiction hypnotique

Pendant des années, je n’ai pas été cinéphile. Pas du tout. Aller au cinéma m’emmerdait. Payer dix euros pour voir un film moyen devant lequel j’allais potentiellement m’endormir, ça faisait cher la sieste. Et puis on s’installe à Bordeaux et voilà que nous avons un petit cinéma d’arts et essais à dix minutes de vélo de la maison. Depuis, je vais assez souvent au cinéma pour vivre des expériences. Ainsi, après La Tour de glace qui m’a plutôt laissée de marbre, j’ai découvert Sirât et… je ne sais pas. Je dois absolument vous en parler.

Sirât

L’histoire. Un père et son jeune fils se retrouvent dans une rave party au coeur de l’Atlas marocain pour retrouver sa fille disparue. Ils rencontrent un gang de jeunes raveurs qui leur parlent d’une autre rave qui a lieu plus au sud, vers la Mauritanie. Précisément leur prochaine destination ! Le père va donc suivre cette joyeuse troupe dans l’espoir de retrouver sa fille.

Sirat, Luis cherche sa fille

Je vais pas trop m’attarder sur ce qui entoure Sirât mais les raveurs sont joués par de vrais raveurs repérés en festival. Des gueules un peu cassées, des corps mutilés. Un a perdu une jambe, un autre une main. On est souvent tentés de mal juger ces teufeurs vivant hors de la société qui se cament un peu à tout ce qui passe et conduisent leur camion en plein désert en dépit de toutes les règles de sécurité élémentaires. Mais le film contrebalance ça par le regard du jeune fils, émerveillé par la liberté de ces adultes qui font bien ce qu’ils veulent. J’ai lu pas mal de critiques concernant le jeu d’acteurice des teufeurs. Moi, j’ai trouvé qu’ils sonnaient particulièrement vrai (et pour cause) et à aucun moment, leur jeu ne m’a sorti du film.

les raveurs de Sirât

Le film est surprenant dans son propos. A la base, je m’attendais à un road movie classique à base de “tout les opposait mais ils ont appris des uns et des autres ». Les liens qui se tissent entre le père et les teufeurs semblaient aller dans ce sens. Il y avait également un étrange sentiment d’irréalité entre le contexte présenté et l’attitude des personnages. La première rave party est évacuée par des militaires décrétant un état d’urgence. Ah, le film est censé se passer pendant le Covid ? Ah non, quelques scènes plus tard, c’est la galère pour faire de l’essence car les stations services sont prises d’assaut et la radio parlent d’un conflit armé. Où ça ? Qui contre qui ? On ne saura pas. D’ailleurs, à un moment, un des personnages coupe la radio qui diffuse des infos. J’ai alors cru qu’il y avait un propos sur ces jeunes inconséquents qui veulent juste danser sur de la musique trop forte alors que le monde s’écroule.

Raver dans le désert alors que le monde s'écroule

Mais non, pas tant. Oui, il y a un propos sur le fait d’ignorer le monde qui s’écroule mais ce n’est pas le coeur du film. Le coeur, c’est… en vrai, c’est difficile à dire. C’est difficile à dire sans spoiler déjà. Selon ce que j’ai pu lire, ce film est une forme de métaphore du Styx avec ces gros camions qui traversent le désert, parfois dans la tempête. Cette sensation d’être seuls au monde, en dehors du temps, qui devient de plus en plus prégnante au fur et à mesure du récit. J’ai aimé Sirât sans vraiment savoir pourquoi. Pas forcément pour son histoire mais absolument pour son ambiance.

Sergi Lopez dans le désert

Et il me hante. Déjà, la musique. La BO a été composée par Kangding Ray, une techno minimale très organique où tu ne sais pas si ce que tu entends, c’est de la musique ou le vombrissement des enceintes. Ca te prend littéralement au coeur. Le lendemain, j’ai écouté l’album en boucle pendant que je codais mon SQL, ça m’a stimulée de fou. Mais surtout, je vois des images du film, toujours celles de camions en route qui traversent de désert. Car les images sont splendides, oui.  Certaines musiques me renvoient des images très précises et je ressens soudain le besoin de revoir ces scènes-là. 

Le désert, un personnage à part entière

En toute honnêteté, je ne sais pas si j’ai envie de revoir ce film. Déjà, je revois assez peu de films et en général, ceux que je revois, ce sont plus des comédies. Genre cet été, on a fait découvrir “Y a-t-il un pilote dans l’avion” à mon neveu et ça n’a pas tant vieilli. Ca a vieilli par ses références, évidemment, mais il y a suffisamment de burlesque et d’absurde pour fonctionner malgré tout.  Alors que les “Y a-t-il un flic…”, c’est devenu franchement gênant par moment… Bref, je ne sais pas si je reverrai Sirât. Par contre, j’ai envie de revoir les scènes contemplatives sur le désert avec les camions qui tracent leur route sur la musique de Kangding Ray. J’ai envie de m’en abreuver jusqu’à l’excès. 

Rave Party dans l'Atlas marocain

Mon interrogation est là : c’est quoi un film réussi ? Au-delà de ça, une narration réussie. Ici, on a l’impression que Sirât m’a marquée pour la beauté de ses scènes de voyage accompagné d’une musique poignante. Ok mais un film, c’est une histoire et elle, je n’en parle pas tant que ça. Et même, si je n’ai pas envie de revoir le film, c’est que c’est un peu raté, non ? Et bien, je ne suis pas d’accord avec ça. Ce qui compte, c’est ce qui marque. Ce dont on se souvient. Je revois rarement des films déjà par manque de temps. Tant à voir et à découvrir, déjà… Mais aussi parce que j’aime les émotions brutes. Le plaisir de la première fois. Je n’ai pas envie de revoir Sirât car il me sera impossible de revivre certaines émotions. Ceux qui ont vu le film comprendront. Bien sûr qu’il y a des tas de parti-pris scéniques que je n’ai pas notés. Et j’attends que des gens comme Ecran large me fassent une vidéo fouillée sur le sujet, éventuellement. Mais en terme d’émotions brutes, je ne revivrai jamais la claque du premier visionnage. Et comme je ne suis ni prof de cinéma ni critique, je n’ai pas besoin d’aller plus loin que ce ressenti initial.

Danser dans le désert

Il y a des oeuvres que l’on revoit avec plaisir. Et d’autres qu’on oubliera pas. Parfois pour de mauvaises raisons. Je pense rester traumatisée longtemps par Y a pas de réseau. Puis il y a ceux qui nous marquent. Laissent une cicatrice. Discrète, on n’y pense pas mais dès qu’elle se réimpose à notre mémoire, tout revient avec une limpidité incroyable. Sirât est une oeuvre qui hante et, ça, c’est une réussite. Surtout si je compare à la trouzaine de films, séries, bouquins aussi vite vus ou lus, aussi vite oubliés. 

Nina

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