Raconte moi des histoires

Pour bien raconter les histoires, il faut aussi savoir les écouter

Utiliser un récit mythologique pour raconter notre époque

Oui, je vais parler de l’Odyssée de Nolan. Mais comme je n’avais pas envie d’écrire une simple critique qui n’apporterait finalement pas grand chose parce que tout le monde a déjà critiqué ce film et que je n’ai rien à ajouter, j’ai envie de me pencher sur le sous-texte de ce film. Notamment pour parler un peu du l’adaptation d’un récit mythologiquee pour lire nos sociétés modernes. Rien que ça. Mais je trouve que l’Odyssée de Nolan est un excellent exemple de ça.

Matt Damon est Ulysse dans l'Odyssée de Nolan

Vous connaissez l’histoire de l’Odyssée et d’Ulysse qui tente de rentrer chez lui. De l’aventure, des mythes, des doutes. Des larmes, aussi. Il existe des dizaines, des centaines sans doute d’oeuvres adaptées de l’Odyssée, chacun choisissant son angle. On a même la version spatiale d’Ulysse avec le génial Ulysse 31. Ca vieillit pas, je trouve. Je le cite parce que ce fut ma première découverte d’Ulysse. Quand j’ai su que Nolan se lançait dans l’adaptation, j’ai été mi-hypée mi-dubitative. Déjà, Christopher Nolan, je ne suis pas super fan. Je suis loin d’avoir vu toute sa filmo mais en gros, les Batman m’ont pas passionnée, Interstellar m’a franchement agacée. Le Prestige, c’est compliqué parce que le plot twist est un peu basé sur de la triche, je trouve. Et non, j’ai pas vu Inception. Juste les 20 premières minutes et j’ai pas ressenti le besoin d’aller plus loin. Ensuite, le casting réunissait tellement de noms que ça sentait le film choral, genre que je déteste. Et enfin, est-ce que, vraiment, l’Odyssée est adaptable en un seul film ?

Oui, en survolant plus ou moins la plupart des péripéties. Genre la vieille Circée, pliée en, quoi, dix ou quinze minutes ? Alors qu’elle méritait tellement plus. Oui, j’ai adoré le livre de Madeline Miller. C’est pas comme si Ulysse et elle avaient vécu ensemble pendant un an mais on sent que Nolan, il ne veut pas trop que son héros soit infidèle volontairement. Faut le droguer pour qu’il tombe amoureux de Calypso. Aka Charlize Theron. Pardon mais qui ne tombe pas amoureux de Charlize Theron sortant de l’eau dans sa robe-filet, hein ? Bon, ok, là, c’est plus fidèle à ce qu’il se passe dans l’Odyssée. Je taquine, je taquine. Mais Circé méritait quand même plus. Surtout qu’on aurait pu prendre quelques minutes sur l’interminable scène de bagarre avec les prétendants à la fin ou les atermoiements de Télémaque. Je dis ça alors que j’aime beaucoup Tom Holland. Quant à la scène de bagarre, j’étais au 2e rang en Imax donc je ne vais pas dire que Nolan ne sait pas réaliser une bonne scène d’action, juste que j’étais trop près de l’écran pour capter réellement ce qu’il se passait. A part qu’Antinoos est un pleutre mais je savais déjà.

Calypso dans l'Odyssée incarnée par Charlize Theron

Bref, j’ai émis quelques réserves mais en vrai, j’ai bien aimé. Même si j’ai un peu ricané quand Ulysse dit à Pénélope “l’âge de bronze que nous connaissions touche à sa fin”. Heu… Mais à l’époque, personne n’appelait ça comme ça ? Vous croyez que quand Christophe Colomb est revenu de son nouveau continent, quelqu’un a dit “Le Moyen-Âge tel que nous le connaissions est terminé…” Non parce que déjà, à l’époque, y avait pas tant notion d’histoire et de période. Et notre période actuelle s’appelle officiellement “Histoire contemporaine”. Jusqu’à un événement marquant qui lui donnera un nouveau nom. Genre l’anthropocène. Ca m’a fait rire et en même temps, c’est pile ce qu’il fallait retenir de ce film. Pas l’absurdité de la réplique, d’autant que je me demande sincèrement si elle n’est pas fait exprès, mais ce qu’elle révèle des intentions du réalisateur sur ce film. Avec L’Odyssée, Nolan parle de notre époque et de son lent effondrement.

Pénélope et le test de l'arc

Et la coupable de cet effondrement moral est énoncé clairement : la loi de Zeus. Ils en parlent tout le temps dans le film. Alors je vais pas faire un cours de grec. Déjà parce que je viens de lire quelques trucs sur Internet et que ça ferait sacrément péteuse. En gros, la loi de Zeus ou Xenia est l’art de l’hospitalité grecque sous l’égide de Zeus et d’Athéna. Bien accueillir un invité, qui qu’il soit, est un respect fait aux Dieux. Le maltraiter devient une offense à Zeus. Dans le film, c’est grossièrement “il faut accueillir tout le monde avec respect, des fois que ce soit un Dieu déguisé”. Et, selon Ulysse, si tout se barre en sucette, c’est parce que la loi de Zeus n’est plus respectée par personne. A commencer par lui avec le Cheval de Troie qui était une trahison de la loi de Zeus. Mmm ?

Le cheval de Troie dans l'Odyssée de Nolan

Bon, oui, c’est un peu fourre-tout mais le message, derrière, est sybillin. Ce que Nolan critique, sans doute un peu maladroitement, c’est la perte de valeurs de notre période et notamment celles liées à la solidarité. Aider son prochain, peu importe qui il soit. Traiter les plus faibles avec égard. En regardant le film, j’ai surtout eu l’impression que Nolan s’intéressait aux prétendants et leur conduite de mâles alphas ayant pris possession du Palais, une sorte de patriarcat rustre et bruyant. Ok, je sais que Nolan n’est pas particulièrement connu pour ses penchants féministes, surtout par rapport au traitement des personnages féminins dans ces films. Mais je n’ai pas pu m’empêcher de voir dans Les Prétendants un fuckin’ boys club. Celui qu’on espère tous voir mal finir tellement ces mecs sont insupportables.

Antinoos dans l'Odyssée

Après, évidemment, la “critique du patriarcat” est à minorer avec le personnage d’Agamemnon, sorte de super guerrier ultra viril qui se contente d’apparaître pour faire trembler le camp d’en face. Et Menelas qui s’en sort bien alors que ça n’a pas l’air d’être un mec ultra doux et sympa. Après, j’avais vu Spiderman deux jours avant donc j’ai juste vu le Punisher, ça peut biaiser. Quoi qu’il en soit, les péripéties d’Ulysse semblent plus être les tourments d’un homme qui sait qu’il a fauté et subit tout à travers ce prisme… avant de retourner aux prétendants qui sont vraiment des connards. Ils traitent mal un vieux chien, regardez. Ok, moi, les animaux qu’on maltraite dans les films, ça me vrille à chaque fois. Et oui, je sais qu’Argos est aussi dans l’Odyssée. La version original j’entends

Argos, la star de l'Odyssée

Toujours est-il que j’ai la sensation que Nolan utilise ce vieux récit mythologique pour parler de nous, de notre temps, et de cette fin d’époque dont nous avons tous conscience. Ok, c’est pas compliqué, pas la peine de faire dix ans d’études de cinéma ou de littérature pour ça. La revisite d’un mythe pour le moderniser est souvent un miroir tendu à notre époque de maintenant. C’est également la volonté de remettre en avant certains mythes fondateurs. Ici l’hospitalité et la solidarité. A l’époque nazie, Hitler avait remis au goût du jour le mythe viking pour nourrir sa politique raciale. Les fiers ancêtres, vous savez ? On en a quelques uns ici aussi. 

Les Gaulois, un passé fantasmé

On cherche aussi, dans notre passé, des réponses, un nouvel élan. Ce n’est pas par hasard si les fictions historiques ou mythologiques se multiplient. Les films sur De Gaulle, par exemple, les séries et films sur la mythologie qui revient épisodiquement à la mode. Genre l’excellente série Kaos dont j’aurais tellement aimé une suite. J’ai presque envie de rajouter Le comte de Monte Cristo dans le genre récit national réinventé où la morale est sauve. Sur le récit mythologique, on a une série Blood of Zeus dont j’aimais bien le dessin et qui a un goût de fin du monde, aussi. Ou le jeu Hadès qui a l’air magnifique mais apparemment difficile à jouer. Ma nièce joue également à Immortals Fenyx Rising. Peut-être que tout ça est un hasard. Mais quand même, j’ai l’impression qu’entre revisite des grands mythes réels ou fantasmés et propositions utopiques comme Project Hail Mary ou Disclosure Day, notre pré effondrement inspire les cinéastes qui essaient de souligner les erreurs du passé, de nous proposer une autre voie, un souffle d’espoir.

Extrait du jeu vidéo Hadès

Bref, j’ai bien aimé l’Odyssée, franchement plus que je ne l’aurais cru. Et le fait que ce film qui veut raconter une forme d’effondrement sociétal ait autant provoqué de levées de boucliers de la part de ceux qui pensent encore qui hurlent au wokisme à tort et à travers au nom de valeurs surannées me paraît incroyablement ironique. D’autant que Lupita Nyong’o et Elliot Page sont très bien, pour les quelques minutes durant lesquelles ils apparaissent à l’écran. Je n’ai certes plus beaucoup d’espoir pour les années qui viennent, entre montée de l’extrême-droite (et non pas des extrêmes, arrêtez de répéter bêtement ce qu’une certaine éditocratie veut vous faire avaler) et réchauffement climatique. Mais de voir qu’un film qui a agacé les “antiwoke” a dépassé le milliard de recettes et obtient la deuxième meilleure performance de l’année pour le moment, sah quel plaisir. Sachant que le premier, c’est Spiderman, avec pas mal des mêmes acteurs et de jolis valeurs d’amitié et de solidarité dedans. 

Nina

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